LES TROIS TRAVAILLEURS À L'ÈRE DE L'IA
Tribune d'Antoine Foucher dans les Echos
L'IA permet-elle d'augmenter ou de remplacer le travailleur ?
La prudence est de mise.
Sur le travail et l'IA, quand on arrête les prophéties et qu'on observe la réalité, ça donne quoi concrètement ?
Trois grands types de situation sont entrés dans la réalité quotidienne :
1/ Le travailleur accéléré. On fait la même chose qu’avant, mais plus vite. C’est le recruteur qui rédige son offre d’emploi en quelques instants, l’avocat qui se familiarise avec le dossier de son client grâce à une synthèse générée en quelques minutes, le communiquant qui crée un site internet très correct en quelques heures…
Dans tous ces cas, qui touchent indirectement toutes les professions (au moins le volet administratif), l’IA permet d’accélérer, libère du temps, et fait donc potentiellement gagner de l’argent, en permettant de faire plus de choses dans le même temps.
2/ Le travailleur augmenté. Là, on fait des choses nouvelles, impossibles à faire sans l’IA. C’est le médecin qui diagnostique une maladie rare grâce à une analyse d’images à grande échelle (impossible à repérer à l’œil nu), le chercheur qui invente de nouvelles molécules en croisant un nombre de données impossibles à rapprocher jusqu’à présent, le DRH ou le syndicaliste qui entre en négociation avec un benchmark de l’entreprise sur plusieurs centaines de critères sociaux.
Ici, c’est de l’innovation pour faire de nouvelles choses, jusqu’ici inaccessibles, car irréalisables par l’humain, même plus lentement.
3/ Le travailleur remplacé. C’est le sujet qui nécessite le plus de garder la tête froide pour ne pas dire ou faire n’importe quoi. Deux démarches peuvent y contribuer.
D'une part, la consultation des prévisions passées les plus réputées. Exemple : l’étude retentissante d’Oxford, menée par Frey et Osborne en 2013, « The future of employment : how susceptible are jobs to computerisation ? » annonçait qu’en 10 à 20 ans, 47% des emplois aux Etats-Unis étaient à risque. Plusieurs autres études renommées ont aussi annoncé la disparition rapide des chauffeurs routiers, et d’autres aujourd'hui alimentent la "job apocalypse".
Il ne s’agit pas de s’en moquer, car la plupart des études sont sérieuses et documentées. Mais justement parce qu'elle sont sérieuses et qu’elles se sont quand même complètement trompées, elles doivent conduire à une prudence lucide.
D'autre part, même sur le sujet le plus consensuel, à savoir que l’IA remplace d’abord des jobs de cols blancs juniors, les comportements observés des entreprises sont ambivalents :
la part des jeunes dans le recrutement des 15 plus grosses entreprises de la tech américaine a baissé de 15% à 7% entre 2019 et 2024 (State of Tech Talent Report, 2025)
mais certaines entreprises comme IBM ont doublé les recrutements de ces mêmes juniors, considérant que le nouveau couple du senior avec son IA, remplaçant le senior formant les juniors, était une impasse stratégique.
Conclusion ? En matière d’IA, pour forger des anticipations robustes, mieux vaut se fier à la sagesse de Saint Thomas qu’aux visions d’Ézéchiel.